Turquie : le pouvoir prend le contrôle de la principale télévision de l'opposition
La police turque a pris le contrôle mercredi du siège de la principale télévision de l'opposition et interpellé onze personnes, dernier avatar d'une campagne du pouvoir en cours contre les milieux médiatiques, politiques et associatifs du pays.
La saisie de Halk TV, la plus importante chaîne d'information en termes d'audience, a provoqué un émoi considérable, alors que circulaient les images de l'opération policière avant l'aube.
Le direct a été interrompu et remplacé par la diffusion d'un classique du cinéma turc.
"Des mandats d'arrêt ont été émis contre 17 personnes et 11 ont été placées en garde à vue", a annoncé le bureau du procureur d'Istanbul, évoquant les chefs de "corruption, trucage d'appels d'offres et blanchiment d'argent".
Un mandat d'arrêt a également été émis contre le PDG de Halk TV, qui vit à Londres. Sept membres de sa famille figurent parmi les personnes interpellées.
"Aujourd'hui est un jour sombre pour la Turquie. Le droit du public à l'information est bafoué pour des raisons politiques", a lancé Cafer Mahiroglu dans une vidéo sur X, jugeant "sans fondement" les accusations portées contre lui.
- Tour de vis -
Journalistes et médias d'opposition sont constamment visés par la justice turque pour une large palette d'infractions présumées, de la diffamation à l'injure, en passant par la corruption ou la diffusion de fausses nouvelles.
Au total, 17 journalistes sont actuellement détenus, selon le Syndicat des journalistes.
La saisie de Halk TV intervient en outre deux semaines après le blocage du site d'information indépendant T24, l'un des plus importants du pays, accusé de "propagande LGBT".
Et il y a un an, les autorités avaient pris le contrôle de la chaîne de télévision d'opposition Tele l en arrêtant son rédacteur en chef. Elle est notoirement rentrée dans le rang.
A Ankara, des députés du parti Yeni (Nouveau, opposition) ont participé à une commission parlementaire avec un sparadrap noir sur les yeux et sur la bouche. Et à Istanbul, leur collègue Ali Mahir Başarır a dénoncé une "décision attristante et honteuse" devant les locaux de la chaîne.
"Il ne reste en Turquie que trois ou quatre chaînes qui disent la vérité (...) et qui "peuvent jouer ce rôle d'opposition", a-t-il souligné. "Le but ici, c'est de faire taire (...), c'est d'empêcher le questionnement et l'expression de la vérité".
Outre les médias, le tour de vis du gouvernement islamo-conservateur du président Recep Tayyip Erdogan concerne aussi les milieux politiques, avec les arrestations de nombreux élus depuis 2024.
Les autorités ont par ailleurs lancé mi-septembre un coup de filet dans les sièges d'organisations LGBT, avec des arrestations en série et le blocage de comptes de réseaux sociaux.
"La nomination d'administrateurs à la tête de Halk TV après Tele 1, et l'attention exclusive portée par le pouvoir judiciaire aux émissions critiques, laissent présager que le journalisme indépendant en Turquie pourrait bien être en voie de disparition", a affirmé à l'AFP le défenseur de la liberté de la presse, Erol Önderoglu.
Cette prise de contrôle "est loin d'être fortuite, au moment où le gouvernement est embourbé dans un scandale boursier et le jour même où le maire d'Istanbul Ekrem Imamoglu, emprisonné, doit entamer sa défense", a déclaré à l'AFP Emma Sinclair-Webb, de l'ONG Human Rights Watch.
L'élu comparaît depuis des semaines dans un procès tentaculaire. Il était considéré, avant son arrestation début 2025, comme l'adversaire principal du chef de l'État pour la prochaine élection présidentielle.
- "Tyrannie" -
L'administration de Halk TV a été confiée à un organisme public. Une telle procédure "est une chose que seuls les dictateurs feraient. Malheureusement, c'est ce qu'ils ont fait à notre pays", a dénoncé sur X le chef du parti Yeni, Özgür Özel.
"L'arbitraire dont le pouvoir politique s'est servi ces dernières années pour régler les problèmes a une fois de plus frappé(...). Nous refusons cette tyrannie", a dénoncé de son côté le Syndicat des journalistes.
Un discours qui se retrouvait à l'unisson, d'Istanbul à Ankara, où une centaine de personnes se sont rassemblées devant les bureaux de la chaîne.
Veysel Ok, codirecteur de l'organisation de défense des médias MLSA, a critiqué "l'une des mesures les plus significatives dans les efforts du gouvernement pour monopoliser la circulation de l'information".
"Défendre la liberté de la presse signifie défendre le droit du public à connaître la vérité, à demander des comptes au gouvernement et à décider librement de son avenir", a-t-il ajouté.
C.W.Kuhn--BlnAP