Agriculture: réclamer les aides, une démarche pas évidente après un été éprouvant
Trouver de quoi nourrir les bêtes, semer les céréales d'hiver, récolter les pommes... À la longue liste des tâches automnales des agriculteurs s'ajoutent les demandes pour obtenir les aides débloquées par le gouvernement après un été dévastateur.
"La plupart ont été informés de l'existence d'aides d'urgence mais ne se sont pas encore penchés dessus. Ils sont en plein chantier: récoltes de pommes ou de châtaignes, agnelages ou vêlages", explique Isabelle Clanchier, conseillère pour la mutualité sociale agricole (MSA) en Dordogne et dans le Lot-et-Garonne.
Depuis la mi-septembre, la Sécu des agriculteurs a mené une campagne intense auprès de ses adhérents, avec près de 53.000 SMS ou e-mails envoyés et près de 14.000 appels.
D'abord pour leur offrir une écoute après un été de sécheresse et de canicules catastrophiques pour les récoltes et les bêtes, et traumatisant pour les exploitants.
Puis pour leur rappeler la liste des aides habituelles (soutien psychologique, étalement des cotisations sociales, remplacement pour pouvoir souffler) et celles annoncées en urgence par le gouvernement.
Des enveloppes ont été débloquées dès avril pour faire face à la hausse du gazole non routier (GNR) et dès juillet pour la hausse des engrais à la suite du blocage du détroit d'Ormuz.
"Mais si je ne leur en parle pas quand je les appelle, ils ne m'en parlent pas. Leur priorité, là, c'est de trouver de quoi nourrir les animaux", déclare Isabelle Clanchier.
Après l'appel, elle renvoie systématiquement par mail les liens pour faire la demande d'aide "qui ne prend que quelques minutes".
- "Pas la force" -
Entre avril et août, 74 millions d'euros ont été versés pour le GNR sur une enveloppe de plus de 250 millions. Et 17 millions d'aides engrais ont été demandés sur une enveloppe de 145 millions à consommer avant fin 2026, sous peine de devoir rendre à l'Union européenne les fonds restants, selon un bilan de mi-octobre.
Face au manque de demandes, le ministère de l'Agriculture a décidé de rouvrir les guichets GNR du printemps pour les retardataires et de permettre l'envoi de factures d'engrais non acquittées dans les dossiers de demandes.
"Certains sont passés à côté de l'information, d'autres n'ont pas eu la force" face à des démarches "chronophages", explique Karine Trévisan, assistante sociale de la MSA dans les Côtes-d'Armor.
Après de premiers appels auprès d'éleveurs de volailles bretons qui ont parfois dû enfouir eux-mêmes des tonnes de cadavres d'animaux étouffés par la chaleur en juin, une seconde vague d'appels a commencé en septembre auprès d'autres éleveurs, de céréaliers et de maraîchers, raconte-t-elle.
"Surcharge de travail", "traumatisme psychologique", "fatigue extrême", "sentiment d'isolement" et des "pertes financières" énormes, énumèrent les conseillers MSA.
"Les activités agricoles vont se calmer en novembre, mais en ce moment, ils rattrapent le retard accumulé cet été", notamment pour les semis, explique Mickaël Prédour, responsable recouvrement à la MSA d'Armorique.
Il attend, lui, l'arrivée des bilans de cotisations sociales de fin d'année pour proposer des échéanciers ou des allègements, qui font l'objet d'une enveloppe séparée et donc d'une démarche supplémentaire pour l'agriculteur.
- Ratio temps passé/aides reçues -
En septembre, le gouvernement a aussi annoncé 235 millions d'euros à la main des préfets pour soulager les trésoreries de ceux qui n'avaient pas de quoi racheter des animaux ou des semences.
Dans le Finistère et les Côtes-d'Armor, "il y a eu environ 4.500 demandes sur 16.000 exploitants" pour 8,2 millions d'euros à répartir, "le formulaire faisait quinze pages avec 80 questions", rappelle Laëtitia Le Bras Jacob, sous-directrice de la MSA Armorique.
Les grosses exploitations ont été aidées par leur comptable, mais les plus petites ont parfois été dépassées, affirme Karine Trévisan.
Les agriculteurs "feront toujours un ratio temps passé par rapport au montant des aides", abonde Mickaël Prédour.
Pour le GNR, l'aide n'atteint parfois qu'une centaine d'euros, tandis que les aides à la trésorerie ont pu aller jusqu'à 4.000 euros, voire 10.000 pour certains puisque chaque département a la main sur les critères de répartition.
Ainsi, en Dordogne, le formulaire était "très simple et allégé", selon Isabelle Clanchier, mais le montant moyen versé sera sûrement plus faible.
Avec l'arrivée progressive des aides sur les comptes en banque depuis début octobre, certains pourront passer l'année mais "peut-être pas deux", selon les conseillers. D'autres feront le bilan et choisiront d'arrêter... ou de sortir manifester.
R.Metzger--BlnAP