Sur une plage de Colombo, le dernier combat du restaurant Beach Wadiya
C'est un banal restaurant de plage, posé au milieu de toutes les cabanes qui bordent la capitale sri-lankaise, Colombo. En un demi-siècle, le Beach Wadiya s'est fait une réputation en régalant quelques célébrités, du milliardaire Richard Branson à la princesse Anne, sœur du roi Charles III.
Mais ses jours sont aujourd'hui comptés.
Au nom de la protection de l'environnement, l'administration en charge du littoral et des ressources côtières vient de lui donner 10 jours pour ranger ses lourdes tables de bois et fermer sa cuisine. Sinon, il sera détruit.
L'ultimatum a expiré le 10 septembre. Accommodant, le gouvernement a bien accordé un délai de grâce de quelques jours à sept propriétaires eux aussi menacés d'éviction, mais pas question de reculer.
Le restaurant sera détruit, comme l'ont été le mois dernier d'autres échoppes de cette plage.
"Il ne doit plus y avoir aucun bâtiment debout dans une bande de 10 mètres à partir du littoral", répète avec fermeté à l'AFP le ministre de l'Environnement, Dammika Patabendi. "Nous avons identifié 82 propriétés dans ce cas, nous avons pris les mesures pour les faire disparaître."
Bien décidé à lutter, le Beach Wadiya - la "Cabane de la plage" en anglo-singhalais - a porté l'affaire devant la justice.
- Plainte -
La famille de son fondateur, Olwyn Weerasekera, argue que la loi de 1981 dont se sert le gouvernement pour l'expulser ne s'applique pas, puisque sa paillote au toit de tôle ondulée a été bâtie bien avant.
"Nous avons construit (le restaurant) en 1974, donc antérieurement à la loi dont nous parlons ici", plaide la petite-fille du fondateur, Suhara Chandrasekera, 26 ans, qui dirige aujourd'hui l'établissement. "Nous avons conservé tous les permis et autorisations de cette année-là."
"En plus d'avoir demandé au conservatoire du littoral de surseoir à sa décision", ajoute-t-elle, "nous avons aussi déposé plainte devant la cour d'appel".
Sa famille a remporté une première victoire. Le tribunal vient d'ordonner la suspension de la démolition annoncée du Beach Wadiya pendant deux semaines, le temps de tenir une audience sur le fond du litige.
Mais ce n'est sûrement qu'un répit. Car Suhara Chandrasekera le reconnaît elle-même, son restaurant n'est pas menacé uniquement par les pelles mécaniques du gouvernement. La mer le grignote déjà.
Quand il a été construit, la plage était beaucoup plus large, plus propre aussi, bordée de cocotiers, témoignent les photos de l'époque. L'élévation du niveau de la mer les a avalés et réduit la plage à une étroite bande de sable.
"Nous avons déjà perdu deux de nos paillotes (...) et plusieurs parties de notre salle d'eau d'origine à cause de l'érosion maritime", décrit Suhara Chandrasekera.
- "Partie de l'histoire" -
Construit juste avant le bond du tourisme au Sri Lanka à la fin des années 1970, le Beach Wadiya se dressait tout seul au milieu de la plage, raconte-t-elle.
Puis il s'est fait un nom grâce à quelques clients prestigieux et des mentions dans des guides internationaux.
La princesse Anne du Royaume-Uni y a dîné en 1995. La famille royale du Népal aussi. Et plus récemment la chanteuse indienne Asha Bhosle et une tablée de gloires du cricket.
Le flamboyant patron de Virgin Richard Branson y est venu en famille en 1992, assure Suhara Chandrasekera, mais les traces de son passage ont été englouties avec le livre d'or de l'établissement dans les flots du tsunami de 2004.
"Le Beach Wadiya fait partie de l'histoire", dit-elle avec fierté.
Son menu a traversé les décennies avec une étonnante constance. De riches plateaux de fruits de mer, pour l'essentiel, frais ou cuisinés à la demande, puis dégustés à l'air libre, sans air conditionné.
Seul changement de taille, la silhouette du bâtiment s'est élevée d'un étage pour compenser l'érosion de la plage.
Si la justice le préserve, le Beach Wadiya pourrait retrouver son statut des origines, se prend aujourd'hui à rêver Suhara Chandrasekera. "Le seul restaurant de la plage".
C.Weber--BlnAP