L'Allemagne renforce ses espions sur fond de menace russe
Le gouvernement allemand a présenté mercredi une vaste réforme de ses services de renseignement, leur octroyant des pouvoirs élargis, un tournant jugé nécessaire face à la multiplication des menaces depuis l'invasion russe de l'Ukraine.
"Nous ouvrons un nouveau chapitre pour les services de renseignement. Nous les transformons en véritables services secrets", a martelé le ministre de l'Intérieur, le conservateur Alexander Dobrindt, lors d'une conférence de presse à Berlin.
"Pour la toute première fois depuis la création de ces services, nous leur attribuons des pouvoirs opérationnels", a-t-il ajouté.
Débattue depuis des mois, cette réforme, adoptée mercredi en conseil des ministres, devrait entrer en vigueur l'an prochain à condition de recevoir l'aval du parlement allemand.
Moqués par certains pour être des "végétariens" parmi de féroces carnivores, le renseignement extérieur ou BND, et le renseignement intérieur ou BfV, devraient désormais ne plus se contenter de collecter des informations mais aussi mener des opérations secrètes et intervenir face aux menaces étrangères.
Car comme l'a souligné, aux côtés de M. Dobrindt, la cheffe de cabinet du chancelier Friedrich Merz, Nina Warken, les capacités des services secrets allemands étaient "à la traine par rapport à celle de ceux des autres pays européens" et ils dépendaient "trop du soutien de services de renseignement d'autres pays".
- Sabotage à l'étranger -
Dans un pays hanté par le souvenir de la Gestapo des nazis et la Stasi de la RDA communiste, des restrictions strictes avaient été imposées aux activités des services secrets.
Or, le "changement d'époque" proclamé en février 2022 par le chancelier social-démocrate Olaf Scholz juste après l'invasion de l'Ukraine, consistant notamment en une hausse des dépenses militaires, doit désormais aussi s'appliquer aux services secrets, avait affirmé Marc Henrichmann, président de la commission parlementaire de contrôle des services de renseignement, dans un entretien récent à l'AFP.
L'Allemagne se trouve "en plein cœur d'un conflit hybride avec la Russie, mais aussi avec d'autres acteurs", avait ajouté ce député conservateur.
Parmi les nouvelles prérogatives des services secrets allemands, la possibilité de neutraliser des systèmes informatiques en cas de cyberattaques. En cas de tension, de défense ou de situations de danger particulier, le BND pourrait également mener des actions de sabotage à l'étranger.
De manière générale, les services secrets allemands devraient aussi pouvoir mener des actions de piratage pour manipuler ou supprimer des données. Cela permettrait, par exemple, de modifier des instructions de fabrication d'armes ou de rendre celles-ci inoffensives dès leur production.
En revanche, les agents du BND ne devraient pas pouvoir recourir à la violence contre des personnes à l'étranger, comme peuvent le faire ceux du Mossad israélien ou de la CIA américaine.
- "Tabou historique brisé" -
Fait nouveau: ils n'auront toutefois plus besoin d'une autorisation expresse pour emporter des armes à l'étranger, comme c'est déjà le cas pour les soldats de la Bundeswehr. Il s'agira cependant d'assurer uniquement leur légitime défense.
Malgré sa nécessité, illustrée encore la semaine dernière par la découverte d'un drone explosif à l'aéroport de Leipzig (est), cette réforme suscite tout un lot de critiques, ses détracteurs estimant qu'elle menace la vie privée des citoyens et les libertés civiles.
Le chef des libéraux allemands, Wolfgang Kubicki, a accusé le ministre de l'Intérieur de "briser un tabou historique". "Je ne veux pas de police secrète en Allemagne", a-t-il dit dans un entretien au journal "Augsburger Allgemeine".
De son côté, l'Association pour les droits fondamentaux (GFF) met en garde contre un "accroissement massif des pouvoirs des services de renseignement".
Le BND et le BfV "vont pouvoir profondément porter atteinte aux droits fondamentaux grâce à des chevaux de troie d'Etat (logiciels malveillants déguisés en fichier permettant par exemple une intrusion informatique, ndlr), des analyses par intelligence artificielle pratiquement sans mesures de protection, à l'accès aux caméras de vidéosurveillance privées et même à des contre-attaques informatiques", a averti dans le journal "Rheinische Post", Kai Dittmann, représentant de la GFF.
L.Ziegler--BlnAP